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El Niño et la géopolitique des récoltes
Souveraineté agroalimentaire

L’escalade entre l’Iran et les Etats-Unis et la correction des valeurs technologiques, en particulier des semiconducteurs, pèsent sur les marchés cette semaine, pénalisant particulièrement les indices américains et asiatiques.
Alors que le commerce des engrais est déjà perturbé par le conflit, un super El Niño menace les rendements agricoles et fait des intrants un enjeu de souveraineté alimentaire.
Macro 🔭
Aux Etats-Unis, les prix à la consommation baissent en juin par rapport à mai, une occurrence rare. L’inflation annualisée passe donc de 4,2% en mai à 3,5% en juin, mais reste au-delà de la cible de la Fed, et Kevin Warsh, son nouveau boss, déclare qu’elle reste préoccupante lors de son témoignage devant le Congrès. Les prix à la production surprennent également à la baisse. Le marché parie désormais sur des taux stables lors du comité de juillet. A l’exception de l’immobilier, les autres indicateurs de la semaine (ventes au détail, inscriptions au chômage, sentiment des PME, indicateur de la Fed de Philadelphie) sont plutôt bien orientés.
Dans la zone €, la balance commerciale se détériore fortement en mai en raison d’une forte hausse des importations liée à la hausse des prix de l’énergie, tandis que les exportations sont à l’arrêt. L’inflation de juin est ramenée de 3,2 à 2,8% en dernière lecture.
Au Japon, le ministre des Finances demande aux fonds de pension d’augmenter leur exposition aux actifs domestiques. Le Japon est le principal détenteur étranger de bons du Trésor américain. Si le discours est suivi d’effet, le JPY pourrait retrouver des couleurs, de même que les obligations d’Etat et les actions japonaises, au détriment notamment des obligations US.
En Chine, la croissance du PIB du deuxième trimestre, à 4,3%, est inférieure aux attentes et à l’objectif officiel, renforçant les anticipations d’un plan de soutien. Le surplus de la balance commerciale augmente encore fortement en juin. Les prix des maisons neuves baissent pour le trente-sixième mois d’affilée, même si la baisse ralentit un peu. Hors immobilier, les données d’activité de juin (ventes au détail, production industrielle, taux de chômage) sont plutôt positives.
Micro 🔬
Depuis la semaine dernière, le thème IA donne des signes de fatigue : forte baisse de Samsung, provoquant une interruption de la cotation sur le marché coréen, sur des résultats préliminaires supérieurs aux attentes et multipliés par 19 par rapport au même trimestre de l’année dernière ; faible demande pour l’émission obligataire de 25 Md$ d’Amazon le 7 juillet, avec une offre sursouscrite 1,6x (c’est 4x en moyenne pour le haut rendement cette année selon Bloomberg), malgré un rendement plus intéressant que lors des précédentes émissions, et écartement des spreads sur les obligations existantes des hyperscalers, vendues pour participer à l’émission ; baisse de TSMC (fabricant taiwanais qui compte Nvidia et Apple parmi ses principaux clients) malgré 36% de hausse de chiffre d’affaires au premier semestre et un relèvement de 10% de ses objectifs annuels ; baisse d’ASML, le fabricant néerlandais de machines de lithographie indispensables à la production des semi-conducteurs les plus avancés, malgré des chiffres encourageants pour la trajectoire des dépenses IA, et un relèvement de ses objectifs de ventes annuels pour la deuxième fois de l’année.
En positif, l’ADR du fabricant de semis coréen SK Hynix rencontre une forte demande et permet à la société de lever plus de 26 Md$ dans la plus grande opération jamais réalisée par une société étrangère, mais le titre listé à Seoul continue de plonger.
A cela s’ajoutent quelques signaux plus ou moins faibles : Pitchbook note un net ralentissement sur le financement des datacenters par le private equity, Microsoft serait en train de remplacer OpenAI et Anthropic par ses propres modèles dans Excel et Outlook afin de réduire ses dépenses IA, et DeepSeek développerait ses propres puces IA. Sans compter le Chinois CXMT, qui cherche à lever près de 10 Md$ lors de son IPO la semaine prochaine, afin de développer ses capacités de production de DRAM et de concurrencer l’oligopole actuel (90% du marché revient à Samsung, SK Hynix et Micron Technology - pour les abonnés Bloomberg, excellent article sur le sujet), et la startup chinoise Moonshot, qui déclare que son dernier modèle rivalise avec ceux d’OpenAi et Anthropic, faisant baisser le Nasdaq vendredi dans un nouveau « DeepSeek moment ».
La volatilité des marchés et le volume d’introductions en bourse profitent en revanche pleinement aux banques : JP Morgan, Citigroup, Wells Fargo, Bank of America, Morgan Stanley et Goldman Sachs publient des résultats spectaculaires et bien reçus, à l’exception de ceux de Citigroup et de Wells Fargo, dont les objectifs déçoivent.
SpaceX traite au-dessous de son niveau d’IPO (135$, avec un plus-haut à 211$ dans les jours suivants), après avoir rejoint le Nasdaq 100 la semaine dernière. Pourtant, les brokers ont démarré la couverture à l’achat, sans grande surprise vu les honoraires perçus pour l’opération. L’objectif de cours le plus élevé revient à Morgan Stanley (300$, avec un bear case à 75 et un bull case à 600$, faites vos paris).
Dans le software, les fonds de gestion collective américains, tenus à plus de rigueur que le private equity, revoient leurs valorisations à la baisse de 20% en moyenne, jusqu’à 50% dans certains cas, entre décembre 2025 et mars 2026. En 2025, le software a représenté environ 50% des investissement du PE. Les résultats d’IBM ne vont pas leur faciliter l’exercice : le titre perd 25% sur sa publication et entraîne les titres de logiciels et de services informatiques dans son sillage. La société déclare ne pas avoir atteint ses objectifs car ses clients basculent leurs dépenses vers les puces et les serveurs en anticipation de hausses de prix et ont été « distraits » par des problématiques de cybersécurité.
Strategy a vendu pour 216 M$ de BTC la semaine dernière, sa troisième vente depuis la mise en place de sa « stratégie » de Bitcoin Treasury Company en 2020. La société a publié une perte de plus de 8 Md$ au second trimestre.
Stripe s’associe à la société de PE Advent pour faire une offre sur Paypal Holdings valorisant le prestataire de services de paiement 53 Md$, une prime de 28% sur la dernière clôture. Uber achète Delivery Hero, l’entreprise allemande de livraison de plats cuisinés.
La minute innovation 🧚🏻
Le tout premier appareil d'OpenAI, conçu en collaboration avec l'ex-designer d'Apple Jony Ive à la suite du rachat de sa start-up io, sera une enceinte intelligente mobile et sans écran (pour que nous cessions de les regarder sans cesse), dotée d'une caméra intégrée pour interagir de manière fluide et naturelle avec son environnement. Sorte d’Alexa pensé comme un compagnon IA (ChatGPT) domestique, ce terminal devrait être dévoilé d'ici la fin de l'année pour une commercialisation prévue en 2027. Comme il enregistrera tout, OpenAI essaierait de garder les données sur l’enceinte. Apple attaque la société en contrefaçon.
Anthropic commence les rendez-vous avec des investisseurs en vue de sa prochaine IPO.
El Niño et la géopolitique des récoltes 🌾
El Niño apparaît lorsque les alizés faiblissent et que les eaux chaudes du Pacifique équatorial se déplacent vers l’est, modifiant les régimes de pluie et de température dans une grande partie du monde. La National Oceanic and Atmospheric Administration estime à 97 % la probabilité que l’épisode actuel se prolonge jusqu’au début du printemps 2027 et à 81 % celle qu’il provoque une anomalie de température d’au moins 2 °C dans le Pacifique central, devenant un « super El Niño ».
Les effets diffèrent selon les régions : sécheresse accrue en Inde, en Asie du Sud-Est, en Australie et dans certaines parties du Brésil ; pluies plus abondantes en Argentine, au Pérou ou dans le sud des États-Unis. Le riz, le sucre, le café, les huiles végétales et le caoutchouc naturel figurent parmi les productions les plus exposées. A ce stade, la Banque mondiale prévoit encore une baisse de 6 % de son indice global des matières premières agricoles en 2026, notamment en raison du reflux du café et du cacao, mais une hausse d’environ 2 % des denrées alimentaires. El Niño constitue un risque haussier sur ce scénario, alors que les récoltes sont déjà susceptibles d’être pénalisées par les perturbations du commerce des engrais.
La production d’azote, commercialisé notamment sous forme d’ammoniac ou d’urée, nécessite de grandes quantités de gaz naturel (ou de charbon en Chine) et se concentre donc dans les régions disposant d’une énergie bon marché : États-Unis, Russie, Chine et Moyen-Orient. C’est le marché le plus directement affecté par les perturbations du détroit d’Ormuz, par lequel transitait habituellement environ un tiers du commerce mondial d’engrais. Le blocage touche à la fois les exportations d’urée et d’ammoniac du Golfe et le gaz utilisé par certaines usines asiatiques et européennes.
Le phosphore provient de la transformation de la roche phosphatée en acide phosphorique à l’aide d’acide sulfurique ; combinée à de l’ammoniac, elle permet la production de DAP et de MAP. Le Maroc dispose de la majorité des réserves mondiales connues de phosphate, la Chine et les États-Unis figurant parmi les autres grands producteurs. La fabrication du DAP et du MAP dépend du soufre, dont une part importante des flux maritimes provient du Moyen-Orient.
La potasse, qui améliore notamment la résistance des plantes à la sécheresse, est extraite principalement au Canada, en Russie et en Biélorussie. Elle est moins directement exposée à Ormuz, mais sa commercialisation est perturbée par les sanctions liées au conflit en Ukraine.
Selon la Banque mondiale, les prix mondiaux des engrais avaient déjà progressé de 35 % sur un an au cours des cinq premiers mois de 2026. Elle prévoit une hausse moyenne de 31 % sur l’ensemble de l’année, ce qui suppose une détente au deuxième semestre. L’urée resterait la plus affectée, avec une progression annuelle proche de 60 % : malgré le cessez-le-feu, les volumes passés par le détroit d’Ormuz en juin ont été d’environ 10% de la normale.
Les conséquences boursières dépendent de l’évolution relative des prix agricoles et des intrants. Les cours du blé, du maïs, du soja ou du sucre, accessibles via des ETF/ETP, n’intègrent pas encore un choc généralisé, même si le blé et le riz affichent déjà une hausse marquée. Tant que la hausse reste concentrée sur les engrais, elle transfère surtout de la marge des agriculteurs vers les producteurs d’azote les mieux placés (ceux qui disposent d’une énergie à bas prix). Si El Niño entraîne ensuite une hausse plus large du blé, du maïs, du soja, du riz ou du sucre, les revenus agricoles pourront se redresser et le mouvement s’étendre aux semences, à l’ensemble des produits phytosanitaires et aux machines agricoles.
Enfin, la Chine a restreint au printemps certaines exportations d’engrais phosphatés et de mélanges azotés, avant d’accorder des quotas limités lorsque ses autorités ont considéré que l’approvisionnement intérieur était suffisant. Il s’agit pour l’instant de protéger les agriculteurs et les prix alimentaires chinois, mais avec 46% de la production mondiale de phosphate et environ un tiers de la production d’urée, elle dispose d’autres moyens de rétorsion que les terres rares, faisant des engrais un autre levier de souveraineté.
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Cet article ne constitue pas une recommandation d’investissement sur les thèmes ou les titres mentionnés.

