La défense en chantier

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Les marchés mondiaux terminent la semaine en ordre (très) dispersé, la correction des valeurs technologiques pesant sur les marchés américains et certains marchés asiatiques, tandis que l’Europe résiste et que certains émergents rebondissent.  

Le réarmement européen se heurte à des défis industriels, financiers et technologiques qui se reflètent dans le parcours boursier du secteur.

Macro 🔭

Aux Etats-Unis, la surprise vient des créations d’emplois publiées vendredi (les autres statistiques d’emploi de la semaine étant également assez nettement positives) : 165 000 en octobre, contre une moyenne mensuelle de 48 000 sur les douze derniers mois, tandis que le chômage recule à 4,1% (même si l’emploi à temps partiel subi augmente notablement). L’activité industrielle accélère, avec un ISM manufacturier à 55,5 en octobre, contre 54,5 en septembre, tandis que celui des services ralentit légèrement à 54,5. La confiance des consommateurs du Michigan remonte à 51 en novembre, contre 48 en octobre, et les anticipations d’inflation à un an diminuent de 4,7 % à 4,3 %. Les demandes de prêts immobiliers baissent de près de 20%, pénalisées par des taux hypothécaires élevés. Enfin, les démocrates remportent les deux chambres du Congrès lors des élections de mi-mandat, réduisant la marge de manœuvre législative de Donald Trump, notamment sur les questions fiscales et budgétaires.

Dans la zone €, l'inflation accélère à 4 % en octobre, contre 3,8 % en septembre, principalement sous l'effet de l'énergie (+20,8 % sur un an), mais avec également une composante alimentation et services, même si l’inflation sous-jacente reste à 2,5 %. Les ventes au détail progressent de seulement 0,4 % sur un an en septembre. La BCE doit composer avec une nouvelle poussée des prix énergétiques sans reprise significative de la consommation.

Au Royaume-Uni, la Banque d'Angleterre relève son taux directeur de 25 points de base à 4 %, et anticipe une inflation proche de 5 % à la mi-2027, contre 3,5 % en septembre. Elle constate encore peu de répercussions du choc énergétique sur les salaires et les autres prix, mais juge les tensions inflationnistes suffisantes pour justifier un resserrement monétaire.

Au Japon, les salaires nominaux accélèrent à + 4,6% sur un an en septembre, leur plus forte progression depuis janvier 1997. Le gouverneur de la BoJ estime la croissance salariale désormais compatible avec une inflation de 2 %, mais souligne que cet objectif n'est pas encore suffisamment ancré dans les comportements économiques et met en garde contre une nouvelle accélération de l'inflation énergétique début 2027. Ces données confortent la poursuite de la normalisation monétaire.

En Chine, le PMI manufacturier RatingDog (plus représentatif des entreprises exportatrices que les PMI officiel publié la semaine dernière) reste en expansion à 52,0 en octobre, tandis que celui des services ralentit à 50,8. Pékin renforce parallèlement son soutien aux marchés financiers, avec de nouvelles opérations de liquidité destinées aux achats d'actions et une réduction du taux de refinancement des rachats d'actions de 1,25 % à 1 %. Par ailleurs, le gouvernement bloque la vente de la division robotique d’ABB à Softbank.

Au Brésil, le Copom interrompt son cycle d'assouplissement monétaire et maintient à l'unanimité la Selic à 13,75%, après cinq baisses successives. Il relève ses prévisions d'inflation à 5,6 % pour 2026 et 4,7 % pour 2027 et supprime la référence à de nouvelles baisses de taux. Les PMI d'octobre confirment le recul de l'activité. Le chômage reste cependant à 5,2%.

Micro 🔬

Cette semaine agitée sur les marchés est-elle un nouveau signe avant-coureur de l’éclatement de la fameuse bulle ou pas, indépendamment du rallye de fin d’année largement attendu ? Au vu des chiffres économiques américains, on serait tenté de valider les scénarios de croissance débridée d’Anthropic, et d’attendre a minima l’IPO de cette dernière et les résultats d’Nvidia pour se forger une opinion. Au vu de la levée de Meta aussi : 9md€ de dette en Europe, sur des maturités allant de 4 à 38 ans, portant ses émissions depuis la fin de la semaine dernière à 67 Md$ ; l’opération, certes pricée sur des niveaux nettement supérieurs à ceux attendus pour la note de crédit de Meta, a été très largement sursouscrite (près de 8x). Enfin, les semiconducteurs, coréens et japonais notamment, ont effacé une grande partie de leur hausse stratosphérique des derniers mois, et un certain nombre de résultats plaident pour la poursuite d’une dynamique IA très soutenue : dans la tech d’une part : AMD (45% de croissance de chiffre d’affaires, 97% dans les datacenters, et des prévisions optimistes pour le trimestre en cours), Arm Holdings (doublement des redevances provenant des centres de données), Super Micro Computer (ventes multipliées par 4), Arista Networks (forte demande d’équipements réseau), acquisition de Lumentum (conception et fabrication de composants optiques et photoniques destinés notamment aux réseaux de télécommunications et aux centres de données) par Marvell ; dans les réseaux électriques d’autre part : Legrand affiche 40% de croissance dans les activités destinées aux datacenters et relève ses objectifs annuels, et l’Américain Eaton fait une acquisition en Europe pour se renforcer sur ce segment.

Ou alors on pourrait constater que la réaction des marchés au résultat des élections était plutôt aberrante (premier mouvement haussier attribué à une moindre probabilité d’escalade du conflit en Iran, une explication pas beaucoup plus fondée à mon sens que l’attribution du sell-off qui a suivi à la peur que les démocrates ne compliquent la mise en construction de datacenters) et que la volatilité repart à la hausse ; en corollaire de cette hausse de volatilité, que Kioxia (semiconducteurs de mémoire, Japon), dont le cours avait déjà été divisé par trois depuis l’été, a perdu 16% le jour de sa publication sur une prévision de croissance modeste pour le trimestre en cours (même si la société attribue le ralentissement à des décalages de commandes plus qu’à un ralentissement);  que les signaux envoyés par le crédit invitent à la prudence (ING cherche à vendre cette semaine un portefeuille de 500M$ de prêts consentis à des opérateurs de datacenters, les spreads des hyperscalers s’écartent) ; ou encore, et c’est probablement le critère le plus important, que les signaux de surinvestissement sont peut-être sous nos yeux : selon CreditSights, cité par Bloomberg, les fournisseurs d'électricité américains ont en effet déjà signé des contrats pour garantir 153 gigawatts de capacité spécifiquement dédiée aux futurs centres de données, un volume qui représente 1,8 fois la demande réelle attendue d'ici 2030, même en intégrant les prévisions de croissance les plus agressives du secteur.

Pour le reste des résultats en bref, dans les logiciels, c’est plutôt toujours l’hécatombe : Palantir baisse malgré un chiffre d’affaires en hausse de 96%, les prévisions pour le trimestre en cours de Datadog et HubSpot entraînent des baisses à deux chiffres des titres, et plus près d’ici TeamViewer perd près de 30% (sur une baisse de chiffre d’affaires bien réelle cette fois). Dans l’e-commerce, les interrogations sur les marges sont sanctionnées chez Shopify et Mercadolibre malgré de fortes croissances de chiffre d’affaires. Le tourisme s’en sort nettement mieux, Marriott, Booking et Airbnb faisant état d’une demande soutenue. Et Apple, avant-dernier des Mag7 à publier, affiche un chiffre d'affaires trimestriel en hausse de 12 % mais anticipe une contraction de sa marge brute à 45-46 % pour le trimestre à fin décembre, sous l'effet notamment de la hausse des prix des mémoires.

La minute innovation 🧚🏻

Une molécule stimulant la protéine KIF2C, impliquée dans la dynamique des microtubules et la réparation de l'ADN, a prolongé la durée de vie de souris souffrant de vieillissement prématuré.

Des chercheurs chinois ont conçu un gel polymère cationique qui provoque l'agrégation des particules de microplastiques dispersées dans l'eau.

Vous pensiez que l’agressivité était liée à la testostérone ? Détrompez-vous : les renards argentés sauvages, bien plus féroces que leurs cousins apprivoisés, ont en réalité un cerveau suréquipé...en œstrogènes. Ils possèdent davantage de récepteurs liés à cette hormone dans le centre de contrôle de l'agressivité de leur cerveau (l'hypothalamus ventromédian). L’étude a été réalisée par Cornell sur les populations issues de la célèbre expérience de domestication menée en Sibérie depuis 1959.

La valorisation d’Anthropic lors de sa prochaine IPO serait désormais dans une fourchette de 1 200 à 1 300 Md$, alors qu’on évoquait jusqu’à 2 000 Md$ début octobre. Une observation de la performance des modèles de la société par l’ONG METR conclut que leur amélioration est deux fois plus rapide qu’auparavant, une accélération principalement due à l'utilisation de l'IA elle-même pour assister la recherche et le développement.

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La défense en chantier 🛡️

Le réarmement européen ouvre des perspectives de croissance exceptionnelles aux industriels de la défense, mais les résultats publiés cette semaine confirment une fois de plus que la hausse des budgets militaires, quand elle est entérinée, ne se traduit pas mécaniquement par celle des bénéfices ou des flux de trésorerie.

Selon l'Agence européenne de défense, les dépenses militaires des 27 États membres ont atteint 418 Md€ en 2025, en hausse de 20 %, et devraient progresser à 454 Md€ en 2026, soit 2,4 % du PIB européen. Les investissements devraient représenter plus du tiers de ces dépenses. La visibilité sur la demande est donc théoriquement forte, mais sa conversion en commandes fermes, puis en livraisons, reste soumise aux calendriers politiques, administratifs et industriels.

Ainsi, Rheinmetall, qui publie cette semaine une croissance de 38 % de son chiffre d'affaires sur neuf mois et de 68 % de son résultat opérationnel, abaisse pour la deuxième fois ses prévisions annuelles de ventes en raison du report à 2027 de la contractualisation du programme allemand Arminius de véhicules blindés Boxer et des retards dans l'acceptation de lots de munitions, et l’action perd plus de 20% dans la semaine. Toujours en Allemagne, Hensoldt, spécialiste des radars, capteurs et systèmes optroniques et membre du programme européen SCAF (Système de Combat Aérien du Futur), s’en sort mieux avec une hausse de 77 % de ses prises de commandes sur neuf mois et de 21 % de son chiffre d'affaires, et relève légèrement ses objectifs annuels, mais le titre, bien valorisé, baisse également cette semaine.

La croissance a également un coût. Pour augmenter leurs capacités, les industriels doivent investir dans de nouvelles usines, recruter, sécuriser leurs approvisionnements et constituer des stocks avant même de pouvoir livrer. Rheinmetall a ainsi enregistré un free cash-flow opérationnel négatif de 1,7 Md€ sur neuf mois, en partie lié à l'augmentation des stocks. Les avances versées par les États clients peuvent financer cette expansion, mais leur encaissement dépend des échéanciers contractuels. Le report d'un programme peut donc affecter simultanément les ventes et la trésorerie, sans nécessairement remettre en cause la demande finale.

À ces contraintes d'exécution s'ajoute une transformation plus profonde du marché. Le réarmement ne consiste plus seulement à produire davantage de chars, de blindés, de missiles ou de munitions. La guerre en Ukraine a accéléré le développement des drones, des systèmes autonomes, de la guerre électronique et des logiciels capables de traiter et de partager les informations du champ de bataille. La Commission européenne a d'ailleurs inscrit les drones, la lutte anti-drones, le cyber et l'intelligence artificielle parmi ses priorités capacitaires.

Ces technologies introduisent des modèles industriels différents. Les grandes plateformes militaires reposent sur des programmes longs, coûteux, fortement réglementés et généralement confiés à un nombre limité de fournisseurs. À l'inverse, certains drones et systèmes logiciels peuvent être développés et adaptés beaucoup plus rapidement, mais sont aussi exposés à une obsolescence accélérée, à une concurrence plus ouverte et à des cycles de renouvellement technologique exigeants. Des coûts de développement plus faibles ne garantissent donc ni des marges supérieures ni des positions concurrentielles durables.

Cette évolution pourrait-elle remettre en cause la domination des grands groupes de défense ? Les nouveaux entrants bénéficient de leur agilité, notamment dans les drones et les logiciels. Mais les industriels établis disposent d'atouts considérables : relations avec les États, capacités de production, certifications, intégration de systèmes complexes et maintenance sur plusieurs décennies. Les deux modèles sont d'ailleurs complémentaires. Rheinmetall développe lui-même des activités de défense anti-drones et de systèmes autonomes, tandis que Hensoldt renforce l'intégration de ses capteurs et de ses logiciels.

L’Europe doit reconstituer rapidement des capacités industrielles conventionnelles tout en évitant d'investir exclusivement dans des équipements dont les conditions d'emploi évoluent rapidement, et surtout financer ces développements. Le réarmement européen constitue une tendance structurelle, mais ses bénéficiaires industriels et boursiers ne seront pas nécessairement les mêmes.

Yes, that Arnold Schwarzenegger.

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Cet article ne constitue pas une recommandation d’investissement sur les thèmes ou les titres mentionnés.